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La détresse des enfants talibés
  • Enfants talibés, exploités et maltraités, contraints à mendier pour subvenir à leurs besoins et à ceux du marabout auquel ils sont confiés.

M'bour, Thiès, Kaolack, Dakar

Les talibés sont des garçons, parfois d'à peine 4 ou 5 ans, issus généralement de familles très pauvres, qui sont placés chez un marabout afin de suivre une éducation coranique, de s'initier à la vie communautaire et d'acquérir le sens de l'humilité et de l'endurance face aux épreuves. En contrepartie, les talibés doivent s'acquitter de divers services comme des travaux domestiques, mais également subvenir à leurs propres besoins, ainsi qu'à ceux du marabout et de sa famille, contraints à mendier dans les rues. Beaucoup d'entre eux ont pour obligation de rapporter chaque jour au marabout une certaine somme d'argent, à défaut de quoi ils seront bien souvent battus ou ligotés.

Les talibés survivent dans des daaras (écoles coraniques), souvent des habitations de fortune, inachevées, sans eau ni électricité, où les enfants, en surnombre, privés d'hygiène et de soins, s'entassent pour dormir, généralement à même le sol ou parfois sur des nattes, les uns collés aux autres. Beaucoup de daaras fleurissent ainsi, avec à leur tête des marabouts recherchant plus des profits personnels que le bien-être des talibés, devenus pour eux une source de revenus. Ils sont à la merci de leur «maître» qui a tous les droits sur eux. Le sévices corporels violents sont courant durant l'enseignement religieux. Au Sénégal, à peu près n’importe quel musulman peut se dire marabout, et il n’existe aucune loi régissant les daaras, contrairement aux établissements scolaires. Les marabouts sont vénérés et jouissent d’un véritable pouvoir sur la population.

Formés dans le domaine social et médical, les collaborateurs de Sentinelles effectuent des visites régulières à près de 1000 talibés vivant dans 25 daaras des régions de M'bour, Thiès, Kaolack et Dakar. Ces visites permettent de rechercher les talibés qui se trouvent en grande détresse et tenter de trouver pour eux des solutions. Les soins médicaux offerts aux enfants, la prévention contre la malaria, la désinfection des daaras représentent une partie importante de leur tâche. Mais ils travaillent également à sensibiliser les marabouts, tout comme les parents, au respect dû à ces petits, à l'amélioration de leurs conditions de vie et la nécessité de les scolariser ou, au moins, de leur apprendre à lire et à écrire.

Modou, le petit talibé battu

L'enfant a été découvert par un groupe de femmes qui revenaient du marché. Elles ont remarqué qu'il boitait et faisait des grimaces de douleur. Elles l’ont interpellé et lui ont enlevé ses vêtements: ce fut l’horreur! Son dos était couvert de blessures pleines de pus et complètement infectées. Sa cuisse gauche était très enflée et son ventre présentait des lésions sévères. Pressé de questions, Modou, 7 ans, avoue avoir été battu par son marabout et son adjoint pour avoir utilisé une partie de sa recette de la mendicité, l'équivalent de 20 centimes suisses, afin de se payer à manger. Il ne savait pas que cela était interdit et l'a donc appris à ses dépens.

Les femmes se sont mises à pleurer au regard du traitement inhumain infligé à cet enfant. Le délégué du quartier a été mis au courant, et c’est lui qui a amené l’enfant à la police en lui donnant l'adresse du daara. La police l'a aussitôt amené à l'hôpital.

Au secours de Modou

C’est l’hôpital de Kaolack, avec qui Sentinelles collabore pour les soins aux petits talibés, qui a contacté l'un de nos collaborateurs sur place. Celui-ci, horrifié par l'état de l’enfant, a alerté la presse, afin que tout le monde sache, et que l’ignorance ne soit plus une excuse pour fermer les yeux. Il a pris aussi des photos où l'on voit ce petit au regard triste, couché sur le ventre, tant ses blessures au dos ne lui permettaient pas de se tourner.

Lorsque le père a découvert son enfant à l’hôpital, il a beaucoup pleuré et ne comprenait pas comment ce marabout et son adjoint avaient pu torturer son fils à ce point. Le maître coranique du petit Modou fréquentait régulièrement sa famille, qui vit dans un village en brousse, et les liens semblaient forts entre eux. C’est pour cette raison que, lorsque le marabout a annoncé qu’il se rendait à Kaolack pour ouvrir un daara, le père de Modou lui a confié son fils.

La police n'a pas trop attendu pour arrêter l'adjoint du marabout. Quant à ce dernier, sans se soucier de la santé de l'enfant, il est retourné dans son village pour semer des arachides…

La plainte

Le père de Modou, conseillé par un infirmier et un collaborateur Sentinelles, a porté plainte contre le maître coranique. Il est rare qu’une plainte soit portée à l’encontre des marabouts, craints de tous, même de la justice sénégalaise. Il semble qu’ils aient vraiment les pleins pouvoirs et qu’il leur soit tout permis au nom de Dieu. C’est la première fois au Sénégal que le père d'un talibé a le courage de franchir ce pas. À la suite de cela, la situation est devenue pénible dans le village car la famille du marabout y vit également, et la rumeur a même couru que Sentinelles aurait donné de l’argent au père de Modou pour déposer plainte. Celui-ci ne retire pas sa plainte pour le moment, mais il reste très vigilant et se soucie pour la sécurité de sa famille. Il sait qu’il peut faire appel à nous en cas de problème. Il nous tient à cœur de le soutenir jusqu’au bout, pour que justice soit faite, que chacun prenne ses responsabilités et que les choses évoluent. Bien que des lois existent, elles ne sont aujourd’hui pas respectées, ni égales pour tout le monde, et la pression de la communauté des marabouts est forte.

La parution dans la presse de l’histoire du petit talibé battu a suscité de vives réactions; d’un côté, la population est choquée par ces images, de l’autre, des marabouts s’indignent de la plainte déposée contre le maître coranique. Ils ont organisé une marche de protestation qui a tout de même été interdite par les forces de l’ordre.

En attendant l'issue juridique de cette affaire, le petit Modou est rentré au village avec sa famille après trois semaines d'hospitalisation. Le père a promis de garder son fils auprès de lui et de le scolariser. Nous y veillerons. Les plaies visibles de Modou, ancien petit talibé, se cicatrisent…

Le verdict

Procès du 22 octobre 2008

Le président du tribunal a débuté en informant que le maître coranique était poursuivi, non seulement pour avoir infligé des coups et blessures volontaires, mais aussi pour avoir fait mendier son disciple afin d'en tirer des bénéfices personnels.

L'avocat défenseur des droits de l'homme a qualifié ces actes de torture et de barbarie, dénonçant ces nombreux cas de sévices sur des enfants pour des intérêts purement économiques, et a demandé au tribunal de condamner sévèrement le maître coranique.

Les représentants de l'UMECS (Union des Maîtres et Élèves Coraniques au Sénégal) présents ne sont pas intervenus, si ce n'est que par quelques claquements de doigts…

Jugeant les faits graves, le procureur de la République a requis une peine de trois ans ferme plus deux de sursis, alors que l’avocat de la partie civile a demandé une «peine plus grave, dissuasive et pédagogique» pour servir de leçon à la communauté éducative. 

Jugement du 12 novembre 2008

Le tribunal correctionnel de Kaolack a prononcé son verdict concernant l'affaire du petit Modou. Seul son père est venu, car la présence du petit n'était pas nécessaire, d'autant plus qu'il se rend depuis une semaine, et pour la première fois, à l'école publique, grâce à notre accompagnement dans son village. La salle était pleine à craquer, les représentants de l'UMECS étaient présents.

Verdict: Trois ans de prison ferme pour le marabout auteur de l'agression, inculpé également pour avoir fait mendier un enfant afin d’en tirer des profits personnels, ainsi qu'une somme de 300'000 francs CFA à payer en guise de dommages et intérêts à la partie civile.

S’il est rare qu’une plainte soit portée à l’encontre de marabouts, craints de tous, même de la justice sénégalaise, il est encore plus rare que l’un d’eux écope d'une peine de prison ferme. Alors que, depuis tant d’années, les marabouts jouissent pratiquement des pleins pouvoirs au nom de la religion, ce verdict est un pas déterminant dans notre lutte contre l’exploitation des enfants talibés, en chemin vers leur libération.


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