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Chaque jour et peu à peu, au lieu des filles, ce sont leurs mutilations qui sont mises à mort.
L’un des plus grands districts du Kenya, le West Pokot est aussi un des moins peuplés. La circulation y est difficile, étant donné le peu de routes asphaltées et le manque d’entretien des pistes. La population est l’une des plus isolées et analphabètes du pays. La majeure partie des filles et des femmes que nous suivons viennent d’endroits difficilement accessibles. mais c’est bien là que tout est à faire.
Au West-Pokot c’est l’infibulation des filles qui est pratiquée : excision du clitoris, ablation des petites et grandes lèvres, puis fermeture du sexe.
Là-bas, c’est encore la loi tribale qui prime: On est un homme respecté si l’on a beaucoup de vaches pour payer la dot de plusieurs femmes et donc avoir de nombreux enfants.
On est une femme que si l’on est mutilée sexuellement, que l’on a eu de nombreux enfants et que l’on reste soumise.
1999 . Salomé a 17 ans, elle raconte alors son histoire à Sentinelles:
« J’avais 12 ans quand j’ai été mutilée en 1994 avec quelques-unes de mes amies. Là où j’habite, si une fille n’est pas « coupée », aucun homme ne l’épousera.
La veille de ma mutilation, deux tonneaux d’alcool ont été préparés et les gens ont dansé toute la nuit dans deux de nos maisons. Nous étions 15 filles, parées de perles assorties, et nous avons dansé toute la nuit.
Le lendemain matin, on nous a emmenées à la rivière où nous avons été enduites d’huile et nettoyées avant l’opération.
Pour l’opération, on est déshabillée et assise sur une pierre, les jambes ouvertes et le visage tourné vers le haut. L’opération a été douloureuse car une grande partie de mon sexe a été coupée.
On nous a abandonnées jusqu’à midi quand les opératrices sont revenues finir de nettoyer, avec le même couteau qu’avant, les parties mal opérées du sexe.
Lorsqu’une fille est opérée, il lui est absolument défendu d’exprimer sa peur, et si elle montre des signes de lâcheté les gens quittent immédiatement le lieu de l’opération. Le père, la mère et les frères de la fille portent des couteaux et des bâtons et au moindre signe de lâcheté, ils menacent de poignarder la fille ou de la battre.
Lorsque j’ai été opérée, mon père a refusé de m’accompagner car il craignait que je ne le supporte pas. Ma mère et les autres parents qui m’accompagnaient m’ont parée de perles après l’opération.
L’une des quinze filles opérées avec nous n’est pas restée assez ferme. Elle a cligné des yeux durant l’opération et les gens se sont enfuis en hurlant, même l’opératrice.
Sa mère a voulu se pendre, mais les gens l’ont empêchée et éloignée de l’arbre sur lequel elle avait grimpé. Ses sœurs aînées opérées auparavant avaient été braves et n’avaient pas montré de signe de faiblesse. Elle était la dernière née de la famille. Jusqu’à présent, elle n’est pas mariée car aucun homme ne l’accepte comme épouse légale. Elle est la risée de la communauté.
Pendant l’opération, les filles sont enduites de boue. Une fille a saigné jusqu’à la mort car ses veines ont été ouvertes quand on l’a mutilée.
Après, nous ne pouvions plus marcher pendant deux semaines. On nous a donné des médicaments traditionnels afin de se nettoyer les blessures. Deux semaines après, nous nous sommes lavées les mains dans un alcool spécialement préparé pour l’occasion et on nous a demandé de faire quelques tâches domestiques, couvertes de la tête aux pieds de peaux d’animal qui nous cachaient de la vue des hommes de l’âge de nos pères.
De retour à la maison, nous sommes restées hors de la vue de nos pères jusqu’à la fin de la période de réclusion. Pour marquer sa fin, tous les parents des filles opérées ont préparé l’alcool traditionnel. Les gens ont chanté et dansé, alors qu’on nous amenait loin de chez nous pour nous enduire d’huile. Nos pères nous ont revues alors pour la première fois depuis l’opération, et ils ont enlevé les peaux qui nous couvraient.
Aujourd’hui, je conseille fortement aux filles qui ne sont pas déjà mutilée de ne pas le faire.
Après avoir été mutilée, je suis retournée à l’école un certain temps. Puis, j’ai dû rester à la maison parce que mes parents manquaient d’argent pour les frais d’écolage, ils m’ont fait comprendre qu’ils ne payeraient plus l’école.
Pour avoir ma dot (nombre de vaches variant selon la valeur de la fille), ils ont décidé de me donner en mariage à un homme que je n’ai jamais aimé. L’homme s’est présenté, mais j’ai refusé le mariage et j’ai fui chez mon grand-père. Mes cousins sont venus me ramener chez moi où j’ai été battue et obligée d’aller chez l’homme.
J’ai été mariée et je suis tombée enceinte. Je n’étais pas heureuse car mes amies étaient à l’école. J’ai porté la grossesse à terme.
Lorsque j’ai accouché normalement à la maison dans la nuit, ils m’ont coupée, ouvert avec un couteau utilisé pour saigner les vaches, car ils n’avaient pas de rasoir. Mais le lendemain après-midi, à trois heures, l’enfant est mort. Après, je ne pouvais plus marcher pendant deux semaines.
Mes parents ont été informés, ils sont venus et l’enfant a été enterré. Je leur ai dit que je ne voulais pas rester là mais ils n’ont pas voulu le savoir. Je suis restée avec mon mari, mais ses parents se sont plaints que l’enfant est mort d’une malédiction prononcée par mes parents. Mon mari a commencé à me battre.
Un jour de marché, le Chef de la région est venu me voir et m’a demandé si j’étais heureuse chez mon mari. Je lui ai répondu que non et lui ai parlé de mon envie de retourner à l’école. Il m’a conseillé d’y aller malgré le manque d’argent. J’y suis allée dés le lendemain car j’étais jeune et toutes mes amies y étaient encore.
J’étais heureuse et je ne suis jamais revenue sur ma décision. Mes amies sont actuellement en 7e primaire et je suis devenue la première de ma classe. Je suis résolue à rester à l’école. Je préfère me priver de savon et d’habits pour avoir de l’argent pour les frais d’écolage.
A la fermeture d’école, j’ai été chez mon cousin pour ne pas aller chez mes parents et qu’ils m’obligent à retourner chez mon mari où je subirais des souffrances. Je ne sais plus ce qui se passe chez moi. Je n’ai ni savon, ni rien, mais je suis déterminée à continuer car une fois chez moi, on m’obligera à retourner auprès de cet homme
Je suis bonne aux études et je fais un appel pour avoir les moyens de les poursuivre. A part mon éducation je n’ai pas d’autres projet. Même si un autre homme se présente je ne renoncerai jamais à mes études. »
2005
C’est le courage et la détermination de Salomé qui ont gagné. Elle va très bien et a retrouvé le sourire. Elle n’a plus peur de rentrer à la maison : sa famille a été sensibilisée à sa situation par l’équipe Sentinelles et son père a accepté de signer l’engagement de ne plus la marier de force.
Elle a pu terminer ses études secondaires et travaille comme secrétaire dans nos bureaux à Makutano. Fervente dans sa lutte contre les mutilations sexuelles et le mariage précoce, l’une des ses tâches principales est l’accueil des filles qui viennent y chercher protection et soutien.
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