Révérien Rurangwa

 

Pris en charge par Sentinelles, Révérien nous est arrivé du Rwanda en janvier 1995, grièvement blessé par des coups de machette lors des troubles qui ont ensanglanté le pays en avril 1994. Il a perdu un œil et la main gauche. Père, mère, frères et sœurs ont tous été massacrés sous ses yeux, et lui-même a vécu pendant plusieurs jours parmi les morts, jusqu'au jour où on l'a trouvé inanimé.

Le 25 février 2004, il nous écrit

«Bonjour, Comment vas-tu? J’espère que tu te portes à merveille, ainsi que toute l’équipe de Sentinelles.

Je t’écris pour t’envoyer une copie du journal neuchâtelois «L'Impartial», où j'ai apparu dans le cadre de la 10e Commémoration du Génocide des Tutsis au Rwanda, entre avril et juillet 1994, qui a emporté plus d'un million de personnes innocentes, leur seul péché étant tout simplement d'être nées tutsis. (...) Notre devoir est de ne jamais l'oublier. Voici notre site web: www.ibuka.ch. Je profite de cette occasion pour vous remercier de tout ce que vous avez fait pour moi. Je ne l'oublierai jamais. Sans Sentinelles, je ne pourrais jamais témoigner de l'horreur que j'ai vécue pendant ce génocide comme je le fais actuellement. Si je suis encore debout, c'est grâce à votre aide qui m'a remis debout et donné le courage de continuer le chemin de la vie dans ce monde de fous. (...) A très bientôt. »

Extraits de l'article de «L’Impartial» du 20 février 2004 joint à la lettre:

 «Révérien Rurangwa se souviendra toute sa vie de ces quelques instants d'avril 1994, où son existence a basculé dans son village de la province de Gitarama, au centre du Rwanda. Il s'en souviendra parce que sa famille a été massacrée sous ses yeux à l'arme blanche, durant ces mois de furie où les Tutsis ont été presque anéantis par leurs ennemis hutus. Il se le rappelle également car il en a cruellement souffert. Ce jeune Rwandais aujourd'hui âgé de 25 ans porte encore les stigmates du massacre, sous la forme de multiples cicatrices, d'une prothèse oculaire et d'un bras amputé.

Malgré le traumatisme d'avoir perdu toute sa famille proche et l'impossibilité pour lui de retourner dans son pays, cet homme actuellement en visite à La Vue-des-Alpes veut que personne n'oublie les événements tragiques qui ont suivi l'assassinat du président rwandais Juvénal Habyarimana, il y a presque dix ans. Il revendique le devoir de mémoire et surtout la justice pour tous ceux qui ont été laissés au bord du chemin tracé par les nombreux organismes qui tentent de trouver une solution pour le Rwanda. A l'approche de l'anniversaire de ce génocide, il déclare aspirer, pour lui et ses amis rescapés de la tuerie, à un statut social digne, dans cette Afrique qui l'a vu naître. «Ne serait-ce qu'en mémoire de ceux qui ne sont plus, et de ma famille en particulier».

Il raconte aussi également, avec sobriété, ce qui lui est arrivé. «Un jour, dans mon village, des voisins sont arrivés chez nous. Ils ont commencé à nous frapper avec leurs machettes, tuant mes parents et mes six frères et soeurs, me laissant pour mort.» Gravement blessé, Révérien Rurangwa devra attendre une semaine avant que la Croix-Rouge ne le fasse évacuer sur un hôpital. Là, l'organisation Sentinelles, fondée par Edmond Kaiser, le prend en charge, réussissant en décembre 1994 à le faire transporter en Suisse pour y être soigné à Lausanne et à Genève.

Au Rwanda

Après de longs mois d'hospitalisation et plusieurs grosses opérations, Révérien Rurangwa peut, en décembre 1996, retourner au Rwanda. «Je voulais essayer de retrouver des membres de ma famille», a-t-il expliqué. Mais la tragédie a fait son oeuvre, puisqu'il ne peut que reprendre contact avec quelques cousins. Par contre, sur place, il retrouve l'un de ses agresseurs, le dénonce à la justice et le fait emprisonner. Quelque temps plus tard, nouvelle désillusion. «Cet assassin a payé ses gardiens pour qu'il soit libéré et s'est mis dès lors à me rechercher pour me tuer. J'ai donc fui en Suisse à nouveau.»

Le jeune Tutsi qu'était en 1994 Révérien Rurangwa n'a pas compris ce qu'il lui arrivait. «J'ai attendu l'âge de 8 ans pour réaliser à quelle ethnie j'appartenais, a-t-il encore expliqué. Mes parents avaient décidé de favoriser mon éducation en me cachant mon statut. Avant le génocide, les Tutsis étaient largement discriminés. Il leur était quasiment impossible d'aller à l'école secondaire.»

Révérien Rurangwa constate avec une certaine amertume que son pays natal n'a pas digéré le génocide de 1994. «Les rescapés se font toujours assassiner, souvent dans l'indifférence la plus totale, a-t-il déploré. De plus, les femmes qui ont survécu aux machettes meurent maintenant en masse du sida qu'elles ont contracté en étant violées par les miliciens. Face à cette tragédie, le gouvernement rwandais ne fait rien ou ne peut rien faire.»

Malgré tout, ce jeune Rwandais a des projets de vie. (...) «J'aimerais bien parfaire mes connaissances en informatique et travailler ici», a-t-il conclu.»

Génocidé, Révérien Rurangwa (éditions Presses de la Renaissance)

« Ils m'ont tué, moi et toute ma famille,
sur une colline du Rwanda en avril 1994.
J'avais quinze ans. Je ne suis pas mort. »

 « Depuis que, le 20 avril 1994, vers 16 heures, je fus découpé à la machette avec quarante-trois personnes de ma famille sur la colline de Mugina, au coeur du Rwanda, je n’ai plus connu la paix. J’avais 15 ans, j’étais heureux. Le ciel était gris mais mon coeur était bleu. Mon existence a soudainement basculé dans une horreur inexprimable dont je ne comprendrai probablement jamais les raisons ici-bas. Mon corps, mon visage et le plus vif de ma mémoire en portent les stigmates, jusqu’à la fin de ma vie. Pour toujours. »

 Comme celle de tous les survivants, l’histoire de Révérien Rurangwa rejoint l’Histoire. Son récit évoque, avec un réalisme saisissant, l'atrocité du dernier génocide du XXe siècle: celui des Tutsi au Rwanda. Il dit aussi la force de l’instinct de survie et des processus de résilience; l’impuissance à envisager le pardon quand la justice est bafouée; l’énigmatique pouvoir du mal et le mystérieux silence de Dieu. Et c’est en cela qu’il parle à tous les Hommes.

Révérien Rurangwa 27 ans, est aujourd’hui réfugié en Suisse, où il se bat pour rendre hommage aux victimes, obtenir réparation pour les rescapés,et justice alors que des milliers de criminels demeurent impunis.


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